POURQUOI VEULENT-ILS DÉBARQUER FABIEN ROUSSEL ?
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13 mai 2026
Il faut faire preuve d’une grande mauvaise foi pour ne pas constater qu’une campagne particulièrement violente vise aujourd’hui le secrétaire national du Parti communiste français. Cette violence politique, médiatique et parfois même interne mérite d’être interrogée sérieusement. Pourquoi une telle hostilité ? Pourquoi une telle focalisation sur Fabien Roussel ? Pourquoi une partie des responsables de gauche — notamment parmi les dirigeants de La France insoumise — veulent-ils manifestement sa mise à l’écart ?
La réponse ne se limite pas à des désaccords tactiques ou à des querelles de personnes. Elle renvoie à une question beaucoup plus profonde : celle de l’identité même du Parti communiste et de son orientation historique depuis plusieurs décennies.
UNE RUPTURE AVEC LA SOCIAL-DÉMOCRATISATION DU PCF
Pour beaucoup de militants, Fabien Roussel incarne, au moins partiellement, une tentative de rupture avec le long processus de social-démocratisation engagé au sein du PCF à partir des années 1980 et accéléré sous la direction de Robert Hue, initiateur de la « mutation » du parti.
Cette mutation a consisté à abandonner progressivement les références historiques du PCF au marxisme-léninisme pour engager le parti dans une dérive de plus en plus électoraliste. Le rapprochement stratégique avec Jean-Luc Mélenchon et sa formation populiste LFI devait, dans l’esprit de ses promoteurs, permettre au PCF de retrouver une influence politique et électorale.
Or cette stratégie n’a pas produit les résultats annoncés. Parce qu’elle reposait essentiellement sur une logique électorale, elle s’est éloignée des préoccupations fondamentales qui avaient historiquement fait la force du communisme français : l’organisation du parti dans le monde du travail, l’implantation militante dans les entreprises, les quartiers populaires, les syndicats, et la structuration en cellules communistes au plus près des salariés.
Ce processus a accompagné un déclin majeur du PCF, dont les racines remontent en réalité aux évolutions idéologiques des années 1960-1970.
Peu à peu, cette évolution s’est traduite par un affaiblissement du rôle théorique du marxisme, une dilution progressive de l’identité communiste, un recul des organisations militantes dans le monde du travail et une adaptation croissante aux cadres politiques et idéologiques du capitalisme — notamment au fonctionnement d’un électoralisme bipolaire structuré par la grande bourgeoisie.
Une illusion profonde s’est alors installée : celle selon laquelle le clivage gauche-droite suffisait à lui seul à caractériser les contradictions de la société. Pourtant, pour les marxistes, la contradiction fondamentale demeure celle qui oppose le capital et le travail.
Cela ne signifie pas que le clivage gauche-droite n’ait eu aucun sens historique. Il en a eu un durant des décennies. Mais il a fini par masquer l’exacerbation de l’antagonisme capital/travail au moment même où le grand capital comprenait qu’il pouvait affaiblir durablement le PCF en investissant pleinement la social-démocratie et en utilisant idéologiquement celle-ci pour discréditer les pays socialistes et les partis communistes.
La montée de François Mitterrand comme recours politique face au « danger communiste » pesant sur le capitalisme depuis 1945 ne fut pas le fruit du hasard. Elle fut accompagnée, travaillée et encouragée par des forces économiques puissantes sur des thèmes libertaires afin d’obtenir l’adhésion populaire à une alternance qui éviterait l’affrontement de classe avec l’espoir que l’intégration de ministres communistes et une CGT moins revendicative puisse faire passer la pilule des politiques d’austérité puis de rigueur. Il s’agissait pour la bourgeoisie de faire passer le libéralisme comme une nécessité pour les travailleurs d’autant plus acceptable qu’il était mis en œuvre par des gouvernements de gauche.
La mission que Mitterrand se serait fixée dès 1972 devant l’Internationale socialiste fut résumée par cette formule restée célèbre :
« Notre objectif fondamental, c’est de construire un grand Parti socialiste sur le terrain occupé par le Parti communiste afin de faire la démonstration que, sur les cinq millions d’électeurs communistes, trois millions peuvent voter socialiste. »
Si certains secteurs du petit patronat pouvaient être inquiets d’une victoire de la gauche en 1981, les forces du grand capital comprirent rapidement qu’elles conservaient l’essentiel du pouvoir tant que le PCF reculait dans le monde du travail. Elles se sont alors employées à accélérer ce recul par de multiples moyens : promotion de l’illusion selon laquelle les élections allaient « changer la vie », puis instrumentalisation du Rassemblement national comme épouvantail destiné à obtenir, sinon l’adhésion populaire aux politiques libérales, du moins l’abstention et la résignation.
Face au déclin du PCF, une partie de ses dirigeants s’est alors engagée dans une fuite en avant démocratiste dont Robert Hue fut l’un des principaux artisans. La crise d’un Parti socialiste devenu gestionnaire loyal du capitalisme créa ensuite de profondes désillusions populaires. Comprenant qu’un espace politique s’ouvrait « à gauche de la gauche », Jean-Luc Mélenchon s’appuya alors sur les difficultés du PCF pour utiliser l’appareil communiste à son profit, ce qu’il obtint d’autant plus facilement que le parti cherchait désespérément à retrouver une visibilité après une succession d’échecs électoraux.
Le problème n’est évidemment pas la démocratie en elle-même. Il réside dans le fait qu’une partie des dirigeants communistes a fini par considérer les formes institutionnelles de la démocratie bourgeoise comme un horizon indépassable, universel et socialement neutre. L’abandon de candidatures communistes autonomes à l’élection présidentielle a symbolisé cette évolution, en contribuant à effacer progressivement l’identité politique propre du PCF et la visibilité même de son projet de transformation sociale.
À mesure que cette conception s’est imposée, le parti a perdu une part de sa capacité critique et de sa créativité théorique.
Le marxisme, qui avait longtemps constitué un outil vivant d’analyse du capitalisme français et mondial, a été progressivement réduit à une référence patrimoniale ou universitaire, réservée à quelques spécialistes, au lieu de demeurer une pratique militante vivante. Or le marxisme n’est pas seulement une théorie : il est indissociablement une pratique consciente de la lutte des classes.
LE RECUL THÉORIQUE ET LE DÉCLIN DU PARTI
Cette évolution a eu des conséquences politiques considérables. Le PCF, qui fut l’un des plus puissants partis communistes d’Europe occidentale, solidement enraciné dans le monde ouvrier, les quartiers populaires, les syndicats et les municipalités, a connu un recul historique.
Bien sûr, les transformations du capitalisme, la désindustrialisation, l’effondrement du bloc soviétique ou encore les mutations sociologiques du salariat ont joué un rôle majeur. Mais il serait erroné de considérer que les causes du déclin furent uniquement et principalement extérieures.
D’autres partis marxistes n’ont pas connu la même trajectoire. Il suffit d’observer l’évolution du Parti du Travail de Belgique, qui a connu un développement important dans la même période tout en conservant une forte identité idéologique. Cela ne signifie pas qu’il existerait un « modèle » à copier mécaniquement, mais cela impose au moins une réflexion lucide sur les erreurs et les faiblesses du PCF.
Une partie du problème réside dans le recul théorique du parti lui-même et dans sa difficulté croissante à proposer une lecture originale, offensive et cohérente des contradictions du capitalisme contemporain — notamment du capitalisme impérialiste et de ses conséquences pour la France.
À mesure que le parti s’est éloigné d’une analyse marxiste créative des réalités françaises et internationales, il a perdu une partie de son influence populaire et de sa capacité d’entraînement.
LE CONGRÈS DE 2018 : UNE RÉACTION DES ADHÉRENTS
C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre la réaction d’une partie des adhérents lors du congrès de 2018.
L’élection de Fabien Roussel n’est pas apparue seulement comme un changement d’homme. Elle a été perçue par beaucoup comme le symbole d’une volonté de redressement politique du parti. Et la percée médiatique opérée par Fabien Roussel a redonné confiance aux communistes tout en sachant qu’il faut relativiser les effets de ce type puisqu’ils ont une portée limitée en terme de renforcement et d’organisation militante.
De nombreux militants toutefois y ont vu à juste titre la possibilité d’un retour à un parti plus combatif, plus indépendant de la social-démocratie comme du populisme, et davantage ancré dans les préoccupations populaires concrètes : le travail, l’industrie, les salaires, l’énergie, la souveraineté économique ou encore les services publics.
Cette orientation traduisait également une volonté de renouer avec les catégories populaires et le monde du travail, parfois délaissés au profit d’approches jugées trop institutionnelles ou trop exclusivement électoralistes.
LE DÉBAT EST LÉGITIME, LES CLANS SONT UN DANGER
Cela ne signifie évidemment pas qu’il existe une unanimité parmi les communistes. Il est normal qu’un grand parti politique connaisse des débats stratégiques et idéologiques.
L’histoire du mouvement ouvrier a toujours été traversée par des discussions profondes sur les alliances, les formes de lutte ou les stratégies de transformation sociale. Le débat est nécessaire ; il est même indispensable à la vitalité démocratique d’un parti révolutionnaire.
Mais la situation actuelle pose une autre question : celle des formes prises par ces oppositions internes dans un contexte où le PCF, malgré son affaiblissement, demeure un obstacle potentiel aux projets du grand capital et peut devenir une alternative au populisme mélenchoniste qui affaiblit le rassemblement des forces du travail, une alternative concrète à la crise de l’impérialisme par la construction d’un projet socialiste pour la France.
Le marxisme est en effet antinomique d’une vision purement électoraliste de la politique. Il repose sur l’idée qu’aucune transformation sociale ou écologique profonde ne peut être obtenue sans lutte des classes, sans organisation collective et sans conscientisation populaire de masse.
La construction d’une société socialiste ne fait pas encore l’objet de débats de masse chez les travailleurs et c’est l’un des objectifs pour obtenir une conscience de classe révolutionnaire. Le débat commence à exister par contre dans le PCF et c’est une avancée. Cependant depuis plusieurs années, on observe dans le parti une tendance nouvelle consistant à structurer les désaccords autour de plateformes permanentes, de textes organisés ou de regroupements quasi institutionnalisés. Or, historiquement, la tradition du centralisme démocratique au sein du PCF reposait sur une autre logique : une discussion large avant la décision collective, puis une action unifiée une fois l’orientation adoptée.
Le risque aujourd’hui est de voir apparaître des tendances permanentes et des logiques de clans qui fragmenteraient le parti au lieu de renforcer son efficacité collective.
C’est dans cette logique — historiquement plus proche des pratiques trotskystes — que certains tentent aujourd’hui de déstabiliser la direction du PCF en menant une campagne d’une extrême violence contre Fabien Roussel, allant jusqu’à l’accuser d’être un allié objectif de l’extrême droite.
Un parti communiste n’est pas une juxtaposition de sensibilités concurrentes fonctionnant comme des courants parlementaires permanents. S’il perd son unité stratégique et sa culture politique commune, il risque de reproduire les mécanismes de division qui ont affaibli une grande partie de la gauche européenne.
Nous avons beaucoup à apprendre des enseignements de Vladimir Ilitch Lénine sur le « parti de type nouveau », conception pour laquelle il s’est tant battu afin de transformer le parti social-démocrate de Russie en parti communiste révolutionnaire. Là encore, il ne s’agit pas de copier des modèles historiques, mais de tirer lucidement des enseignements de l’histoire.
QUEL PARTI COMMUNISTE POUR LE XXIe SIÈCLE ?
La question essentielle n’est donc pas seulement celle du soutien ou non à Fabien Roussel — en évitant toute personnalisation excessive du débat.
La vraie question est plus profonde : quel type de parti veulent les communistes pour le XXIe siècle ?
Un parti d’accompagnement des alternances institutionnelles qui préservent fondamentalement le capitalisme ? Ou un parti capable de reconstruire une pensée critique du capitalisme contemporain, une stratégie de transformation sociale crédible et une organisation politique réelle du monde du travail, aujourd’hui largement désorganisé ?
C’est autour de cette interrogation fondamentale que se cristallisent aujourd’hui les tensions internes au sein du PCF. Il est clair que la campagne anti-Roussel vise à freiner et à stopper le début de transformation du PCF en un parti marxiste du XXIème siècle qui s’opère depuis près de huit ans.
Ces tensions ne pourront être dépassées que si les conditions sont réellement créées, dans chaque fédération et chaque département, pour permettre à chaque adhérent de participer à un véritable travail collectif à un vrai débat qui ne tourne pas autour de la personnalisation du débat, et en cela d’être simplement appelé à se ranger derrière tel ou tel texte ou telle ou telle plateforme, comportement qui figerait les positions au lieu de les clarifier.
Il serait profondément dommageable que certaines fédérations ne prennent pas la mesure de l’effort démocratique, théorique et militant à entreprendre pour faire vivre pleinement la participation des adhérents, et que le débat reste confiné à quelques initiés ou appareils organisés.
Jean-Paul LEGRAND
13 mai 2026
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